Histoires de bus
La doyenne de
l’Etat d’Aguascalientes allait fêter ses 107 ans dans trois semaines et
espérait devenir la doyenne des Mexicains. Elle a été renversée et tuée par un
autobus qui roulait trop vite. (1)
Voilà presque une demi-heure
que j’suis là, à l’ombre d’un panneau bleu, l’arrêt de bus. En face, à l’entrée
du marché couvert s’entassent les cages et les oiseaux. A l’intérieur se
succèdent les stands de fleurs. Il y des couleurs, du bruit et du monde. Bien
que les bus passent, s’arrêtent, je ne vois toujours pas venir le mien. Dans
l’entrebâillement de la fenêtre d’un bus à l’arrêt, une femme a passé la tête.
Elle fixe la tiendita (2) où on vend des glaces. Un sourire illumine son visage. Un jeune
homme en bras de chemise monte dans le bus, une glace à la main et la lui tend.
Il reprend le volant et démarre. Alors qu’il s’insère dans le flot de la
circulation, un autre bus, aux chromes étincelants, le dépasse et ne marquera
pas l’arrêt. C’est le mien ! Sur le cul de ce 6, l’ombre dessinée d’une
sorcière prend son pied sur un balai. Elle poursuit sa course d’un hoquet de
changement de vitesse. L’ensorceleuse se fout de moi.
Le soleil tape
fort. Comme toujours, les Mexicains sont assis du côté de l’allée. Les places
sont à prendre au soleil. Ça roule, ça tangue dans les virages, ça secoue sur
les topes (3). Les arrêts ne sont pas tous de rigueur, mais le bus
dépose et prend ses passagers aussi entre les panneaux bleus. Le bus se gare un
peu avant de croiser le segundo anillo (4). Le chauffeur descend.
Les regards suivent les faits et gestes du gars à moustache et marcel blanc. Il
entre dans une maison après quelques mots échangés avec un jeune qui tient les
murs. Quelques secondes et revoilà notre chauffeur, une bombonne d’eau sur
l’épaule. Il la pose derrière son siège et le bus reprend sa course dans le
râle de l’embrayage.
La nuit est déjà
tombée. Un bus arrive… trop tard pour le chopper à l’arrêt. Je marche
jusqu’au bord de la route et lève le bras. Le bus vient se garer devant moi. Je
souffle une dernière taffe de la cigarette à peine allumée, et grimpe à bord.
Un mec est assis sur une caisse, à coté du chauffeur. Leurs chemises sont
ouvertes. Un rideau bleu à liseré blanc descend sur la moitié du pare-brise.
Une forte odeur d’encens me prend aux nez. Je donne 5 pesos. Gracias.
Les veilleuses aussi sont bleues. Quelques volutes montent des clopes des deux
compères. Je m’assois juste derrière. La paroi métallique qui cache le
chauffeur est ornée d’une vierge de Guadalupe. Au dessus est replié un hamac
coloré. La cumbia (5) se faufile jusqu’aux
rares passagers. Un peu plus loin le pote du chauffeur se retourne : « Y’en
a qui vont à droite ? » Personne ne réagit et le bus continue
droit devant, évitant la boucle de la ligne 6, dans un crissement mécanique. Le
bus bleu ne passe pas pour tout le monde.
1 : Brève lue
dans les DNA (!) fin novembre
2 : Petit
magasin, constitué d’une pièce unique
3 : Dos d’âne…
très nombreux dans les villes
4 : Deuxième
anneau, voie périphérique de la ville
5 : Musique
dansante d’origine colombienne, très appréciée au Mexique