Créer son blog

Blog mis à jour: 03/07/2008 18:11




   CARTES MEXICAINES, POLY, MAI 2008 (0 commentaire)
[03/05/2008 13:48]

¡Viva México! ¡Viva Juárez! ¡Viva el 5 de mayo!

 

… l'UMP ressemble désormais à une armée mexicaine, sans véritable chef. Tout ce beau monde va se marcher sur les pieds. (2)

Christian Estrosi

 

 

5 mai 1862, l’armée française marche vers Mexico. Sur son chemin se dressent la ville de Puebla… et le général Zaragoza. Les troupes de Zaragoza comptent 4500 hommes, contre 6000 pour l’expédition française, et elles ne possèdent ni l’équipement ni la discipline de l’armée de Napoléon III. Ce sont pourtant les guérilleros qui mettront en déroute la puissante armada tricolore. Près de 500 morts côté français, contre 83 côté mexicain. Le cinco de mayo est jour de fête et de fierté pour les Mexicains, celle d’avoir vaincu l’Empire français.

A la fin des années 1850, le Mexique vit une lutte acharnée entre conservateurs et libéraux. Benito Juarez, indien zapotèque et libéral réélu président de la république en 61, décide que le Mexique a d’autres priorités que le remboursement de la dette contractée auprès des Anglais, des Espagnols et des Français. Les 3 nations européennes s’embarquent alors dans une expédition punitive contre le Mexique. Mais Napoléon III a autre chose en tête que la dette. Il souhaite prendre possession du Mexique afin d’en faire une puissance industrielle capable de rivaliser avec les USA, et approvisionner la France des fabuleuses richesses naturelles du pays. Lorsque l’Angleterre et l’Espagne découvrent les véritables intentions françaises, elles se retirent.

Malgré la retentissante victoire/défaite (selon le point de vue) de Puebla, Maximilien de Habsbourg, marionnette de Napoléon III, se fera nommer Empereur du Mexique en juin 1864. Bien que les conservateurs assurent les Français du bon accueil du peuple mexicain, l’Empereur aura, durant son règne, toutes les peines du monde à faire régner l’ordre dans ce pays vaste comme 4 fois la France.

En ces temps troublés à la fois par l’invasion étrangère et par la lutte acharnée que se mènent libéraux et conservateurs, les bandits pullulent dans les villes et les campagnes. Certains volent aux riches pour donner aux pauvres. D’autres volent aux pauvres pour donner aux riches… ou pour garder pour eux. Parmi ces derniers figure Juan Chávez, un bandolero d’Aguascalientes. Bâtard né d’un grand propriétaire et d’une servante, il n’héritera de son père que son physique et ses opinions conservatrices. Durant l’occupation française, « l’idole des dévotes », se mettra au service des troupes étrangères. En avril 1863, il attaque ainsi Aguascalientes aux cris de « Vive la religion ! ». En juin, un nouvel assaut est repoussé. En décembre Chávez et l’armée française occupe la ville. Le bandolero sera même nommé gouverneur de l’Etat avant d’être démis de ses fonctions fin février 64. Il retourne alors à sa vie de bandit, accumulant selon la légende un fabuleux trésor… Il mourra des lances de deux de ses compagnons début 69.

Deux ans plus tôt, Maximilien avait été jugé et fusillé… avec les rêves américains de Napoléon III.

 

1 : JDD le 29 mars 2008





   Le blog du Poulpe sur Rue89 (0 commentaire)
[22/04/2008 15:10]




   CHRONIQUES MEXICAINES, POLY, AVRIL 2008 (0 commentaire)
[12/04/2008 23:22]

 

Le justicier masqué… sauce chile

Batman, Superman, echa pa fuera, echa pa fuera,

Ya llego Super Chango…

Mano Negra (1)

C’est un lutteur populaire, un héros mexicain mondialement connu ! Un justicier masqué sorti de l’anonymat en occultant son visage. Ce n’est pas Zorro, il n’existe pas sans son masque. Ce n’est pas Marcos, son combat est solitaire! C’est…

El Santo apparaît pour la première fois sur un ring le 26 juin 1942 à l’Arena México. L’homme au masque d’argent fait ses débuts parmi les mauvais garçons de la lucha libre (2), los rudos (3). Il changera bien vite de camp, rejoignant celui des bons, los técnicos (4). Huit mois plus tard, il gagne son premier titre en poids Welter NWA. En 20 ans de carrière, il remportera 5 titres mondiaux et 3 nationaux. Mais son ascension, avant tout cinématographique, va métamorphoser le lutteur en icône populaire.

En 1948, Santo débute sa carrière de super-héros dans les pages d’un comic. Il y amorce sa lutte contre le mal, les assassins déments et les créatures sataniques. Le vent qui souffle alors au nord du Mexique y amène la culture de masse, la BD et les séries Z ou B. Des millions de Mexicains allaient bientôt pouvoir suivre ses exploits sur les rings, dans les cases dessinées ou sur grand écran … 52 films, ou 53 si on compte la première apparition de l’homme au masque d’argent. Santo y est interprété par un autre catcheur, el Médico Asesino. Ce n’est que 6 ans plus tard, en 1958, que le véritable Santo fera ses débuts dans le 7e art. Un ciné sans moyens, où le kitch tient lieu d’esthétique mais qui donna naissance à ce super-héros du tiers-monde.

El Santo, drapé dans son impeccable cape rouge et argent, évolue au milieu de décors de carton-pâte, de maquettes de châteaux gothiques, de laboratoires remplis d’éprouvettes fumantes et de monstres épouvantables qui fondent au soleil. A eux seuls les titres révèlent l’intrigue : Santo contre le Cerveau du Mal, Santo contre les zombies, contre les femmes vampires ou contre les momies de Guanajuato. Le mythe le désigne comme le descendant d'une longue lignée de héros qui affrontent les forces du mal depuis des siècles… et qui continueront encore après sa fin. Ses films devinrent des succès commerciaux grâce à la bonté et l’altruisme du personnage… Et à son humilité. Une fois les méchants hors d’état de nuire, le héro sautait dans sa Jaguar décapotable et mettait les gaz.

Petit à petit, l’existence du Santo occulta Rodolfo Guzmán Huerta, l’homme derrière le surhomme. Sur le ring El Santo ne perdit jamais son masque, symbole de l’honneur des luchadores. En près de 40 ans de combats, aucun paparazzi ne réussit à photographier son vrai visage. Il sera même autorisé à apparaître masqué sur la photo de son passeport.

Lorsqu’en février 1984 Rodolfo s’éteignit, c’est masqué et accompagné de milliers de fans qu’El Santo fut enterré…. Une semaine plus tôt, il avait brièvement tombé le masque en direct lors d’une émission télévisé : Contrapunto.

Plus fictif que Marcos, plus réel que Zorro… tel était El Santo.

1 : « Batman, Superman sont out, sont out, Maintenant arrive Super Singe », Super Chango sur l’album Casa Babylon

2 : le catch mexicain.

3 : les rudes

4 : les techniciens





   CHRONIQUES MEXICAINES, POLY, MARS 2008 (0 commentaire)
[12/04/2008 23:20]

Le Robin des bois de Sinaloa

 

Héros noir ou criminel réconcilié, défenseur du vrai droit ou force impossible à soumettre, le criminel des feuilles volantes, des nouvelles à la main, des almanachs, des bibliothèques bleues, porte avec lui, sous la morale apparente de l’exemple à ne pas suivre, toute une mémoire de luttes et d’affrontements. On a vu des condamnés devenir après leur mort des sortes de saints, dont on honorait la mémoire et respectait la tombe. (1)

Michel Foucault

 

 

Le bandit généreux, l’ange des pauvres, le protecteur des narcos (2) et des illégaux qui passent del Otro lado (3), Jesús Malverde est un saint pas si catholique mais dont les exploits et les miracles sont chantés en corridos (4) cathodiques… jusque sur You Tube !

La légende la plus détaillée raconte que, blessé à mort lors d’un affrontement avec les forces de l’ordre, Jesús Malverde a demandé à l’un de ses compagnons de le livrer à la police… afin de toucher la récompense, de la répartir entre les pauvres et de railler les puissants. Ses assauts contre l’oligarchie lui valurent d’être pendu le 3 mai 1909. Les habitants du vieux Culiacán moquèrent eux aussi la lettre de la loi. Le gouvernement avait interdit à quiconque de lui construire une tombe entière. Chacun déposa sa pierre à l’édifice sans qu’aucun n’enfreigne la loi et bientôt le bandit eut sa sépulture.

Nombreux sont les Mexicains à l’avoir sanctifié, contrairement à l’église catholique, et de nombreux récits lui attribuent des miracles. Des chapelles servent son culte à Tijuana, Chihuahua, à Cali en Colombie ou à Los Angeles aux Etats-Unis. A Culiacán, dans la première chapelle construite en son honneur, les dévots, en plus des bougies et des fleurs, déposent encore leur pierre. Depuis sa mort, il a rejoint la Vierge de Guadalupe et la Santa Muerte parmi les figures de la religion populaire. Dans ce panthéon syncrétique il est le patron des causes perdues, le protecteur des migrants qui passent aux USA et de leur famille restée au Mexique. Les visites de célèbres narcotrafiquants à l’autel de Culiacán, ont fait de Jesús le Saint des narcos. Mais les orthodoxes du culte rejettent ce patronage sulfureux. Parfois c’est l’existence même de Malverde qui est remise en cause. Le flou qui accompagne l’image des bandits sociaux ne fait que focaliser l’attention sur la ressemblance des récits.

Sa date de naissance oscille entre le 24 décembre 1870 et le 5 mars 1888. Pour certains il s’appelait réellement Jesús Malverde ; pour d’autres il est le produit d’un peuple qui refuse l’injuste répartition des richesses et du travail. Quand les uns lisent dans son nom les fourrés verts des monts du Sinaloa, d’où il lançait ses attaques, les autres décèlent un mythe populaire, semblable à celui d’autres Robin des bois. L’armée du désordre qui toujours promet de revenir.

 

1 : Surveiller et punir, Gallimard

2 : Trafiquants de drogue

3 : De l’autre côté… de la frontière avec les USA

4 : Chansons qui louent les faits et méfaits de héros populaires ou des narcos (narcorridos)


   CHRONIQUES MEXICAINES, POLY, FÉVRIER 2008 (0 commentaire)
[12/04/2008 23:13]

Les piñatas des enfants de maïs

Dale, dale, dale, no pierdas el tino, porque si lo pierdes, pierdes el camino.

Dale, dale, dale, dale y no le dio, quítenle el palo porque sigo yo.

Ya le diste una, ya le diste dos, ya le diste tres y tu tiempo se acabó. (1)

Une corde tendue entre les deux murs du patio pour faire monter et descendre la piñata et la tension… et plusieurs dizaines d’enfants impatients et armés d’un manche à balai, prêts à frapper – plus ou moins fort - pour ensuite se jeter sur les cacahuètes et autres douceurs sucrées. Dale, dale, dale… La ritournelle rythme les coups portés à l’étoile pleine de poussière de bonbon. Ce 22 décembre plusieurs collectifs d’Aguascalientes - punks, rastas, etc – se sont donné rendez-vous à "la Casa Maís " (Mancomunidad de la América India Solar, dispensaire pour les populations indigènes). Ils ne sont pas venus la hotte vide et les enfants de maïs le savent. Deux jours plus tôt les punks avaient organisé un "jugueton", soirée dont l'entrée se paye en jouets. Mais avant la distribution de joujoux ainsi récoltés, la soirée commença, comme il se doit, par la cérémonie de la piñata... sous la rondeur de la pleine lune.

D'après l'histoire la plus répandue, c'est Marco Polo, au XIIe siècle, qui aurait rapporté la piñata de Chine en Europe, avant que les conquistadores ne l'implantent dans le nouveau monde. En Chine la piñata représentait souvent un boeuf ou une vache et servait à fêter le nouvel an. Au Mexique, pour les fêtes d'anniversaire les piñatas ont encore l'apparence d'animaux ou de personnages célèbres. Mais à Noël elles arborent des couleurs vives et la forme d'étoiles à sept branches... une symbolique chrétienne héritée de son passage en Espagne et en Italie. L'explosion de la piñata, symbolisant alors la victoire contre les pêchés capitaux, apporte une pluie de récompenses divines.

Les évangélisateurs se servirent de cet aspect ludique pour attirer les amérindiens sur le chemin d'une foi plus catholique. On dit aussi que dans l'Amérique préhispanique les indigènes brisaient des récipients en terre cuite, remplis d'eau, pour faire venir la pluie. La similitude de certaines traditions a pu faciliter la christianisation des peuples autochtones. Mais si le folklore des envahisseurs a souvent semblé s'intégrer si facilement, c'est aussi parce que les indiens, polythéistes, n'éprouvaient pas de difficultés à incorporer de nouvelles croyances... en les réinterprétant souvent.

C'est peut-être ce qui explique que beaucoup de coutumes ont survécu à la colonisation... Sous le masque des reliques catholiques subsistent les traits anciens de rites précolombiens.

1: Tape, tape, tape, ne perd pas la tête, parce que si tu la perds, tu perds le chemin. Tape, tape, tape, tape et il l'a pas eu, enlevez-lui le bâton parce que c'est moi qui suis. T'as tapé une fois, t'as tapé deux fois, t'as tapé trois fois et ton temps est écoulé.

 


   CHRONIQUES MEXICAINES, POLY, JANVIER 2008 (0 commentaire)
[24/01/2008 19:32]

 

Histoires de bus

La doyenne de l’Etat d’Aguascalientes allait fêter ses 107 ans dans trois semaines et espérait devenir la doyenne des Mexicains. Elle a été renversée et tuée par un autobus qui roulait trop vite. (1)

Voilà presque une demi-heure que j’suis là, à l’ombre d’un panneau bleu, l’arrêt de bus. En face, à l’entrée du marché couvert s’entassent les cages et les oiseaux. A l’intérieur se succèdent les stands de fleurs. Il y des couleurs, du bruit et du monde. Bien que les bus passent, s’arrêtent, je ne vois toujours pas venir le mien. Dans l’entrebâillement de la fenêtre d’un bus à l’arrêt, une femme a passé la tête. Elle fixe la tiendita (2) où on vend des glaces. Un sourire illumine son visage. Un jeune homme en bras de chemise monte dans le bus, une glace à la main et la lui tend. Il reprend le volant et démarre. Alors qu’il s’insère dans le flot de la circulation, un autre bus, aux chromes étincelants, le dépasse et ne marquera pas l’arrêt. C’est le mien ! Sur le cul de ce 6, l’ombre dessinée d’une sorcière prend son pied sur un balai. Elle poursuit sa course d’un hoquet de changement de vitesse. L’ensorceleuse se fout de moi.

Le soleil tape fort. Comme toujours, les Mexicains sont assis du côté de l’allée. Les places sont à prendre au soleil. Ça roule, ça tangue dans les virages, ça secoue sur les topes (3). Les arrêts ne sont pas tous de rigueur, mais le bus dépose et prend ses passagers aussi entre les panneaux bleus. Le bus se gare un peu avant de croiser le segundo anillo (4). Le chauffeur descend. Les regards suivent les faits et gestes du gars à moustache et marcel blanc. Il entre dans une maison après quelques mots échangés avec un jeune qui tient les murs. Quelques secondes et revoilà notre chauffeur, une bombonne d’eau sur l’épaule. Il la pose derrière son siège et le bus reprend sa course dans le râle de l’embrayage.

La nuit est déjà tombée. Un bus arrive… trop tard pour le chopper à l’arrêt. Je marche jusqu’au bord de la route et lève le bras. Le bus vient se garer devant moi. Je souffle une dernière taffe de la cigarette à peine allumée, et grimpe à bord. Un mec est assis sur une caisse, à coté du chauffeur. Leurs chemises sont ouvertes. Un rideau bleu à liseré blanc descend sur la moitié du pare-brise. Une forte odeur d’encens me prend aux nez. Je donne 5 pesos. Gracias. Les veilleuses aussi sont bleues. Quelques volutes montent des clopes des deux compères. Je m’assois juste derrière. La paroi métallique qui cache le chauffeur est ornée d’une vierge de Guadalupe. Au dessus est replié un hamac coloré. La cumbia (5) se faufile jusqu’aux rares passagers. Un peu plus loin le pote du chauffeur se retourne : « Y’en a qui vont à droite ? » Personne ne réagit et le bus continue droit devant, évitant la boucle de la ligne 6, dans un crissement mécanique. Le bus bleu ne passe pas pour tout le monde.

1 : Brève lue dans les DNA (!) fin novembre

2 : Petit magasin, constitué d’une pièce unique

3 : Dos d’âne… très nombreux dans les villes

4 : Deuxième anneau, voie périphérique de la ville

5 : Musique dansante d’origine colombienne, très appréciée au Mexique


   CHRONIQUES MEXICAINES, POLY, DECEMBRE 2007 (0 commentaire)
[05/12/2007 1:57]

Des morts si présents

Naissance et mort étaient donc aux yeux de ces naturels des célébrations allant de pair, des événements également dignes d’honneur et d’allégresse. Je me souviendrais toujours de la première cérémonie funéraire à laquelle nous assistâmes : nous y vîmes une célébration du commencement et de la continuité de toutes choses, pareille à celle de la naissance. La mort, proclamaient les visages, les gestes, les rythmes de la musique, est l’origine de la vie, la mort est la première naissance. Nous venons de la mort. Nous ne pouvons naître si quelqu’un avant nous n’est pas mort par nous, pour nous. (1)

Carlos Fuentes

2 novembre, les Mexicains fêtent les morts. Au cimetière de La Cruzune famille a planté un parasol bleu. Dans les allées fleuries, des gamins courent grimés en petits monstres, en fantômes ou en vampires. Sur les tombes sont disposés les goûts du défunt : un paquet de cigarettes, une bière ou son plat préféré. Des mariachis vendent leur musique. Un jeune homme, veste en jean, a posé son lecteur de CD et la chanson réunit les séparés. Un ado, portable à la main, immortalise la famille autour de la tombe. Ils sourient. Ils sont venus partager un moment avec un disparu, lui rendre chair un instant.

De l’autre côté des murs du cimetière s’étendent les étales du marché des morts. Des squelettes se balancent, entament avec une Catrina de Posada, une danse frénétique. Des calaveras (2), maître d’école, musicien ou simple buveur miment les vivants sur les tables des marchands. Des crânes en sucre semblent fleurir en couleurs. D’autre crânes, de petits verres à tequila, regardent de leurs yeux mobiles la vie qui se bouscule dans les allées du marché. Il y a aussi les stands de bouffe, de jouets en bois et en plastique, de masques des terreurs du cinéma… et Mister Jack.

Dans une école, les salles de classe sont transformées en autel. Des cempasúchil, fleur aux pétales oranges, guident les morts jusqu’aux offrandes. Des bougies éclairent la scène et la photo de celui qu’on célèbre. Plus loin c’est une élève maquillée en Catrina qui accueille les visiteurs à l’entrée des salons des horreurs. Les jeunes y jouent des scènes à donner des sueurs froides aux plus petits et quelques frayeurs aux plus grands.

Un mois plus tôt, le 2 octobre, ce sont d’autres morts qui sont honorés… ceux du « mai 68 » mexicain. Les premiers jeux olympiques organisés dans un pays du « tiers-monde » s’ouvrirent par le massacre de plusieurs centaines de manifestants, dont de nombreux étudiants. Ils ne sont qu’un peu plus de 300 à s’être retrouvés sur la place principale d’Aguascalientes cette année. Mais comme les 2 novembre, ils ne pleurent pas leurs morts, mais leur redonnent vie… en leur offrant la parole.

Dans la cour de l’école, un panneau illustré de textes, de photos et d’articles d’époque clame ce cri contre l’impunité : el 2 de octubre no se olvida ! (3)

1 : Les deux rives de Carlos Fuentes, folio bilingue, Editions gallimard

2 : squelettes

3 : le 2 octobre ne s'oublie pas!


   CHRONIQUES MEXICAINES POLY, NOVEMBRE 2007 (0 commentaire)
[04/11/2007 7:22]
Le don de Cervantès
Bonne après-midi à tous. Nous sommes un peu en retard et nous vous demandons de bien vouloir nous excuser mais nous nous sommes heurtés à des géants multinationaux qui voulaient nous empêcher d’arriver. Le major Moisés nous dit que ce sont des moulins à vent, le commandant Tacho que ce sont des hélicoptères. Moi je vous dis que vous ne devez pas les croire : c’étaient des géants. (1)

Si je n’ai pas encore vu de moulins au Mexique, j’y ai vu de ces gens qui brassent de l’air… ceux qui se prennent pour des géants, et regardent les petits avec mépris.

Ce n’est certainement pas un hasard si le chevalier de Cervantès s’est attiré tant de sympathie au Mexique, et plus largement dans toute l’Amérique Latine. A travers les communiqués de presse de l’EZLN, le sous-commandant Marcos en a fait l’une de ses références récurrentes, à travers un petit scarabée qui se fait appeler Don Durito de la Lacandona. Ce chevalier errant, aussi peu conventionnel que son prédécesseur de la Mancha, a lui aussi son Sancho Panza : le Sup, Marcos. Ensemble, ils combattent la globalisation capitaliste et ses moulins à vent.

Le 1er janvier 1994, l’équipement dépareillé de l’EZLN valait bien l’armure du gentilhomme à la triste figure. Si les rôles s’inversent parfois entre don Durito et son fidèle écuyer, ce sont pourtant les indigènes qu’incarne le « petit dur ». Ce sont ces visages longtemps invisibles, ces tristes figures du Chiapas, que cachent les passe-montagnes. Comme le chevalier de la Mancha, les zapatistes peuvent être vus comme des fous et des poètes. « Le fou, entendu non pas comme malade, mais comme déviance constituée et entretenue » et le poète, celui qui « retrouve les parentés enfouies des choses, leurs similitudes dispersées » selon Foucault, parlant de l’œuvre de Cervantès (2). La déviance du sous-commandant rejoint alors celle du Comandante. Marcos a repris la lutte ou l’avait laissé le Che, sur la voie de la lutte armée. L’Argentin aussi avait lu les aventures de don Quichotte, sur les pistes de son voyage initiatique.

Le mois dernier pour le 40e anniversaire de la mort d’Ernesto Guevara, chacun y a été de sa définition : ange ou démon, fou ou poète… l’autre, le différent. Une ressemblance entre les deux figures révolutionnaires. Le médecin argentin parmi les barbudos de Cuba. Le métis lettré parmi les mayas du Mexique. L’autre… la possibilité d’un dialogue qui reconnaît la souffrance jusqu’alors niée : « la gâchette de l’espoir » comme l’écrit le porte-plume zapatiste. Une gâchette qu’il faut savoir presser, comme Nanni Moretti dans son Journal intime, contre ceux qui ont perdu leur révolte : « Vous criiez des horreurs et vous êtes devenus moches ; moi, je criais des choses justes et je suis un superbe quadragénaire ! »

Le secret pour garder son sang chaud, celui qui coule dans les veines ouvertes de l’Amérique Latine, et dans celles de tous les don Quichotte… d’hier, aujourd’hui et demain.

 

1 : Extrait du discours d’ouverture des premières rencontres Intergalactiques initiées par l’EZLN en 1996.

2 : Michel Foucault, Les mots et les choses, éditions Gallimard, 1966.


   CHRONIQUES MEXICAINES POLY, OCTOBRE 2007 (0 commentaire)
[26/10/2007 18:42]
La vie en scène

 

Le théâtre de l’opprimé est un système d’exercices physiques, de jeux esthétiques, de techniques d’images et d’improvisations spéciales, dont le but est de sauvegarder, développer et redimensionner cette vocation humaine, en faisant de l’activité théâtrale un outil efficace pour la compréhension et la recherche de solutions à des problèmes sociaux et personnels. (1)

Augusto Boal

 

Il fait encore chaud ce 24 août lorsque la voiture de patrouille emmène Lupita au commissariat San Pablo. Quelques minutes plus tôt, à deux pas de la cathédrale, autour de la table de l’association Gays en acción positiva, quelques préservatifs ont volé. Lupita s’indignait de ce déballage honteux en public. Elle défendait avec conviction la foi et la fidélité contre le Sida, seule contre l’avis des passants. Un père, avec son jeune fils, tentait de lui expliquer le bien-fondé de la démarche militante. Lorsqu’elle a jeté les capotes et les tracts, la police l’a embarquée. Problème ! Lupita fait partie de notre groupe de théâtre de l’invisible… Bien que ce jeu de rue suppose qu’on ne dévoile jamais sa face cachée, nous en avons informé les policiers. Pour préserver leur masque d’autorité ils embarquèrent tout de même Lupita, avant de la relâcher peu après.
Le théâtre de l’invisible est l’une des techniques du théâtre de l’opprimé décrites par Boal dans les années 70. Pour lui, Aristote a étouffé la vocation présente en chacun de nous. En séparant le peuple-spectateur et l’aristocrate-acteur, le tragédien de l’antiquité a fait du théâtre une catharsis, un moyen de purger le spectateur de ses mauvais penchants. Pour Aristote l’art, comme la science, doivent suppléer la nature dans son mouvement vers l’idéal.
Boal, lui, a créé la scène d’un contexte révolutionnaire… Un théâtre conçu pour ces périodes où les repères moraux s’effritent, à la recherche d’une nouvelle culture. Un théâtre qui redescend dans la rue ou fait monter le spectateur sur scène. Théâtre-.journal, théâtre-image, forum ou de l’invisible… en sont des déclinaisons.
L’un des groupes du stage avait choisi le thème du Sida pour parler de ce qui d’ordinaire est tu. L’Etat d’Aguascalientes se targue d’être la terre des bonnes gens. Mais c’est aussi l’un des plus réactionnaires. Pourtant, loin des discours convenus de la masse, des médias, les hydrocalidos se sont montrés solidaires des gays et lesbiennes. La plupart des participants à l’atelier, comme les militants associatifs qui ont joué le jeu, ont été surpris par leurs concitoyens… Le théâtre de l’invisible ne cherche pas à vérifier la prévisibilité des gens. Les acteurs et le public vivent une situation imaginée, mais inspirée de la réalité. L’expérience est riche pour les spectateurs qui deviennent, un instant, acteurs de la vie, comme pour les acteurs parfois embarqués au bout d’eux-mêmes… et de leur personnage.

 

1 : extrait de Théâtre de l’opprimé, d’Augusto Boal, La Découverte/Poche

   CHRONIQUES MEXICAINES POLY, SEPTEMBRE 2007 (0 commentaire)
[26/10/2007 18:40]

Chère tante Poly,


 Ce mois-ci c’est ton anniversaire. J’ai senti un peu de nostalgie à farfouiller dans le cahier où j’ai gardé les textes qu’on s’écrivait. Je les ai relu presque tous. Et puis la digue des souvenirs a cédé…
Tu te souviens de notre premier rendez-vous ? Début 99. Je voulais faire bonne impression et j’avais passé un pantalon repassé, une chemise blanche et une cravate dont je ne défaisais jamais le nœud. C’est sûr que je dénotais parmi les membres de ta famille. J’ai bien vite remiser au oubliettes le costume-pingouin-entretien-d’embauche pour une tenue plus décontractée.
Je me souviens de l’une de mes premières interviews en arts plastiques. Moi j’avais appris les sciences à l’école et l’art, même figuratif, me semblait abstrait. L’artiste avait reproduit, en polystyrène, un urinoir en hommage à Duchamp… En rentrant chez toi tante Poly, j’ai du chercher dans un dictionnaire d’art comment s’écrivait Duchamp et qui il pouvait bien être. Et pourquoi un urinoir ? Mais c’était ta manière à toi de me faire apprendre. Moi je ne voulais pas te décevoir. Je me sentais parfois bien petit face à toi ou à mes nouveaux camarades. Mais tu me rassurais. Tu me disais que ce n’était pas grave de ne pas connaître Duchamp. Parce que l’art ce n’est pas juste une histoire de fond mais de formes aussi… Tu me disais qu’avec mon regard neuf je pouvais voir des choses que des spécialistes, en terrain trop connu, ne remarqueraient plus. Tu m’as fait écrire sur des sujets pour lesquels je ne me serais jamais cru capable de dire quoi que ce soit.
Avec tous les devoirs que tu me donnais, j’ai parfois eu la tête bien embrumée. Surtout quand on potassait nos leçons en retard. On en a passé des soirs et des week-ends à essayer de mettre du plaisir dans ce qu’on faisait… tout en essayant de rendre les devoirs du mois dans les temps ! Tu m’as appris à  être polyvalent… danse, théâtre, musique… Photo ! Je me souviendrais toujours d’un grand monsieur que tu m’as fait rencontré. Patrick Bailly-Maitre-Grand. Un homme dont la grandeur est à la hauteur de son humilité et son humanité encore plus vaste que son art. Il y a tous les autres, toutes ces personnalités que j’ai souvent pris du plaisir à rencontrer. Et tous les copains : graphistes, rédacteurs, photographes, illustrateurs… Une sacrée équipe de gnoufs. C’est comme ça qu’on s’appelait entre nous. Avec toi, j’ai compris que ce n’est pas tant une culture qui est universelle que le fait culturel. Ca aide à garder l’esprit ouvert.
Bon tante Poly, je dois te laisser, sinon tu va me dire que je dépasse le nombre de signes autorisés. Je continuerais à t’écrire… Tu sais c’est l’Amérique ici, pas celle de Tom Sawyer, mais l’Amérique quand même, avec même des indiens qui dansent au soleil.
Joyeux anniversaire

Stef

Chronique parue à l'occasion de l'anniversaire du magazine


   Quatrième carte : Les larmes de Juarez (0 commentaire)
[09/06/2007 3:04]
COUP DE GRÂCE VIOLÉE Étranglée transpercée d’une balle Non identifiée Fée marraine Fée Traîtres aux carrefours présomptueux Brûlée Amour Bâillonnée Attachée La tête recouverte d’un sac plastique Des yeux pour les fées Sourire de communicateurs transis dans la poche des puissants. Violée Poignardée Souillée A moitié nue Glorification de l’horreur Étranglée Fée Fée Frappée NON IDENTIFIÉE (1)

 

A Ciudad Juarez, dans l’Etat de Chihuahua, depuis 1993 plus de 400 femmes ont été torturées, violées puis sauvagement assassinées. Le nombre des disparues dépasse les 600 ! Malgré la mobilisation nationale et internationale, les autorités locales et fédérales ne semblent toujours pas pressées de faire le jour sur ces meurtres. Le discours officiel préférait, il y a quelques années encore, fustiger les tenues provocantes des victimes.
Elles avaient entre 12 et 29 ans. Elles étaient pour la plupart ouvrières dans les nombreuses maquiladoras. Ces usines de production, attirant une main-d’œuvre aussi inépuisable que les profits des transnationales, ont fait de la ville l’une des plus peuplées du pays. Située à la frontière avec les USA, Ciudad Juarez est à la jonction de deux mondes.
Il y a dans le sort des femmes de Juarez un peu de la malédiction de La Malinche. Cette jeune indienne, et 19 autres, fut offerte aux conquistadors à leur arrivée en 1519. Elle parlait le nahuatl (2) et le maya (3) et, baptisée, Marina devint l’interprète de Cortés… et sa maîtresse. Elle lui donna un fils illégitime, Martín. Les connaissances de Doña Marina facilitèrent la conquête de l’Empire Aztèque. Mais une fois Tenochtitlan (4) soumise, Cortés la délaissa.
Le mythe véhicule l'opinion contradictoire du peuple mexicain sur la condition de la femme. Pour certains La Malinche est la mère du Mexique métis. Mais dans la langue populaire elle est la victime consentante, celle qui a vendu son pays et son corps.
Une autre figure féminine de l’imaginaire mexicain peuple la frontière de deux mondes. Celle de La Llorona, ce spectre qui hante les nuits mexicaines de ses cris déchirants. Dans la légende d’origine indigène, La Llorona était la déesse Cihuacóatl professant la fin de l’Empire Aztèque et pleurant la mort de ses enfants. Une autre interprétation y décèle l’esprit de La Malinche, condamnée aux larmes éternelles pour avoir livrer son peuple à Cortés.
De la conquête espagnole à l’esclavage industriel, demeure cette culpabilisation de la femme. La mère de tous les maux, la catin vendue à l’étranger. Pourtant de Chihuahua au Chiapas des femmes se lèvent pour effacer ces images qui parfois peuvent tuer… dans les salles d’avortement clandestin ou les ruelles sombres de la cité des mortes. Cette nuit résonneront encore les pleurs. Ce sont les cris des femmes oubliées du Mexique. Les larmes de Juarez.
Stéphane Ripoche

 

(1)   : Extrait de DES YEUX POUR LES FÉES, publié en 2003. Le poème fait référence aux meurtres de Ciudad Juarez. Plus d’infos sur le site www.amnesty.fr.
(2)   : Langue officielle de l’empire Aztèque jusqu’à sa chute en 1521.
(3)   : Peuples du sud du Mexique et du Guatemala.
(4)   : Nom de la capitale Aztèque, devenue Mexico.

   Troisème carte: Immortel Posada (0 commentaire)
[09/05/2007 1:57]

Aussi grand qu’il fut humble, Posada fonctionne dans l’histoire de l’art comme le col étroit d’un sablier où  le passé devient grain par grain, le futur.

Jean Charlot

 

 

Les élégantes ne déambulent plus depuis longtemps dans les rues de Mexico. Les scènes d’exécutions et d’émeutes populaires qui hantaient le Mexique au passage du XXe siècle, ont cédé la rue aux automobiles, à la pollution et aux hommes pressés. Pourtant il reste de cette époque des images encore vivantes, palpitantes : les gravures de José Guadalupe Posada.
Moins connu que le couple révolutionnaire Frida Kahlo – Diego Rivera, Posada a pourtant marqué le Mexique de son empreinte indélébile. Asséchant son trait jusqu'à l’essentiel, ce précurseur a su exprimer à la fois l’atmosphère d’une époque et le caractère d’un peuple. Caricaturant du fil ténu de ses calaveras (1) la bourgeoisie, l’illustrateur de nombreux journaux donnait à voir aux Mexicains, encore largement illettrés, les excès dictatoriaux du régime de Porfirio Diaz (2).
Posada est né et a fourbi ses armes à Aguascalientes (3). A 19 ans, en 1871, il rejoint le journal du lithographe et pamphlétaire Trinidad Pedroza, El Jicote, à une époque de grande agitation de la cité. Il s’illustre déjà par la puissance de ses dessins, prenant part au bouillonnement social. En 1888, il gagne la capitale. L’effervescence politique y coule des artères de la ville à ses veines et se grave, par la magie de son art, jusque dans la mémoire collective du peuple. Son oeuvre évoque un regard aussi aiguisé que la pointe de son burin ; regard porté sur le siècle et le régime finissants, au travers de la baie-vitrée de son atelier. A sa mort, en 1913, il lègue au Mexique plus de 15000 gravures, parmi lesquelles la fameuse Catrina. Malgré sa renommée, il mourra seul et misérable, enterré dans une fosse commune, squelette parmi tant d’autres, comme il l’avait lui-même prédit.
Un siècle plus tard, les dictatures se sont succédées puis diluées dans les urnes, mais certains excès demeurent aussi encrés que les œuvres du maître. La dépénalisation de l’avortement en débat dans la capitale  provoque l’ire de la réaction. Des groupes fascistes menacent de mort certains députés pro-avortement. L’Eglise écrase de son poids moral une république néanmoins laïque et la droite parade sous les couleurs du Vatican. Les avortements clandestins représentent pourtant la cinquième cause de mortalité des Mexicaines ! L’élégante Catrina aurait-elle, aujourd’hui, pris place dans ce long cortège funèbre ? Les cadavres aux sourires exquis de Posada auraient-ils pris part au débat acharné pour le droit des femmes à disposer de leur corps et de leur avenir ?  Les eaux fortes du graveur hidrocálido (4) trouveraient certainement dans cette mascarade cynique une nouvelle source d’inspiration pour leur personnage favori : la mort.
Stéphane Ripoche

 

1 : Têtes de mort et par extension les squelettes
2 : Président de 1876 à 1910
3 : Un superbe musée lui rend hommage
4 : habitant d’Aguascalientes

   carte mexicaine avril 2007 (0 commentaire)
[22/04/2007 7:57]
Seconde carte : piment, chocolat et tortillas

 

Yo soy como el chile verde,
Llorona, picante pero sabroso (1)

 

On raconte qu’au XVIe siècle, les sœurs du couvent de Santa Rosa, à Puebla, ont inventé le mole. Prises de court par la visite de l’Archevêque, elles déposèrent tous les ingrédients à leur disposition sur la table. Elles mélangèrent les incontournables piments, des amandes, des tomates, de l’ail et des oignons, des bananes, des raisins secs, des herbes aromatiques, des épices, etc. Enfin, elles ajoutèrent un peu de chocolat amer. Le mole, dérivé du mot sauce en nahuatl, fut servi avec une dinde et des tortillas. Le prélat fut ravi et la sauce devint l’un des plats typiques du pays. Au fil du temps, de nombreuses régions se le sont réapproprié. Il y a aujourd’hui du mole rouge, du noir, du vert, du jaune... Certains sont simples à réaliser quand d’autres nécessitent de longues heures et une bonne centaine d’ingrédients.
Les livres de cuisine nous content ainsi l’histoire aussi bien qu’un ouvrage spécialisé.
L’an dernier, lors de mon premier séjour en terre mexicaine, je suis passé à San Cristobal de las Casas, au Chiapas. Quelques semaines auparavant une école de cacao avait ouvert. Tout en y préparant de petits dulces mayas (de petits bonbons de cacao), j’appris l’histoire de la fève amère. Cette dernière était bien connue des mayas et des aztèques, autant pour son goût que pour ses vertus curatives. Pourtant lorsque les Européens découvrirent le nouveau monde, ils n’avaient de papilles que pour le café. Ce dernier remplaça le cacao, dans d’immenses plantations, et tout un pan de la culture locale fut annihilé. L’atelier de cacao de San Cristobal est un moyen de réveiller une saveur oubliée.
Un goût qui a traversé le temps, c’est celui du piment. Il en existe une infinie variété, au piquant plus ou moins prononcé. Vert, jaune, rouge, il est partout, jusque sur les sucettes et les fruits ! De récentes recherches font remonter son usage sur le continent à plus de 6000 ans. Sa domestication a été, pour certains peuples précolombiens, antérieure à l’art de la poterie. Aujourd’hui beaucoup des piments consommés au Mexique viennent du Sud des USA. Mais c’est la main d’œuvre latino qui donne sa couronne aux nouveaux rois du piment.
Les gringos sont aussi passés maîtres du maïs. Au Mexique, les tortillas remplacent notre pain, comme base de l’alimentation des plus pauvres. Beaucoup de peuples indigènes se disent « Hommes de maïs », évoquant le caractère sacré de la céréale. Au début de l’année son prix a flambé, provoquant de nombreuses manifestations. La concurrence est rude pour les petits producteurs, d’autant que le maïs est de plus en plus utilisé comme biocarburant. Encore un ingrédient de la culture mexicaine qui risque de passer à la moulinette libérale…

 

1 : Je suis comme le piment vert, pleureuse, piquant mais savoureux. Extrait de Llorona, chanson traditionnelle ranchera.

   Carte Mexicaine mars 2007 (0 commentaire)
[22/04/2007 7:54]

Cartes mexicaines

Depuis le centre du Mexique…
Aguascalientes, à six heures de bus au nord de Mexico. Capitale éponyme de son Etat, le plus petit du Mexique. C’est ici, à près de 10 000km de mon Alsace natale, que j’ai posé mon sac, ma vie et ma plume. Il y a quelques années, je découvrais le plaisir d’écrire dans Polystyrène, avant de m’envoler hors du nid. Aujourd’hui c’est à vous, lecteurs et lectrices de Poly, que je vais tenter de décrire cette terre aride et les gens qui l’habitent.

Première carte : Les Chichimecas
En ce début de saison sèche, la chaude lumière du soleil s’infiltre partout dans les rues, rehausse les couleurs des façades et réchauffe l’atmosphère d’Aguascalientes. Le dimanche, les hommes portent souvent santiags, stetson et ceinturon.
En arrivant, à part l’image d’un désert peuplé de cactus, serpents et bandits aux cartouchières et moustaches bien fournies, j’ignorais tout du passé indigène de la région. Un passé effacé de l’Histoire et du quotidien.
Le nord du Mexique accueillait pourtant de multiples peuples : Pames, Guachichiles, Zacatecos et ici, à Aguascalientes, Caxcanes. Le nom générique de Chichimecas s’apparenterait aux « barbares » de nos contrées. Un terme péjoratif, emprunt de récits sanglants, qu’utilisaient les Espagnols et leurs alliés indigènes pour justifier les massacres. Pourtant l’image tutélaire qu’avaient ces peuples du guerrier, à la fois chasseur et gardien de son clan, était bien éloignée de l’organisation de puissantes armées.
À présent, de ces peuples nomades qui habitaient la région, il ne reste rien… à peine quelques pointes de leurs flèches meurtrières. Ils n’ont pas légué au présent les temples de leurs démons. Ils dormaient souvent où la nuit les cueillait, dans des cavernes ou de sommaires habitations. On en trouve parfois l’évocation au détour d’un poème de Juan Pablo de Avíla (1):
Je suis de terre j’ai le souffle de huizache (2)
Ma voix de vent déplace les dunes je suis de cœur jaune
mort et sécheresse.
Je suis nu et invisible je n’ai pas de maison je vis dans le vent
Je suis dans l’éternel mouvement des étoiles
Dans la plante magique saignant le papillon d’obsidienne

Leurs légendes leur ont survécu. Des récits qui prêtent vie au Cerro del Muerto, la colline aux lignes cadavériques qui dort au sud-ouest d’Aguascalientes. Refuges des gardiens indigènes de la ville, corps d’un prêtre Chichimecas… les rumeurs courent telles les sources d’eau chaude de la région.
Ces « chiens sans colliers » (l’une des interprétations du nom) ont résisté deux siècles durant à la colonisation. Cet esprit de révolte a depuis attiré l’attention de celles et ceux qui luttent pour rendre leur dignité aux peuples oubliés. L’idée « romantique » de tribus réfractaires au centralisme de la civilisation aztèque rejoint ici une théorie anthropologique. L’autonomie des campagnes serait l’une des causes du déclin des empires précolombiens, comme celui des Mayas. À l’arrivée des Espagnols le nomadisme des Chichimecas, qui avait décliné au contact des peuples mésoaméricains, retrouvait alors un nouvel essor. Mobiles et habiles guerriers, ils furent longs à accepter la fin de leur monde.
Ce passé indigène peut alors devenir une empreinte sur la terre rougeâtre de la colline du Mort, un pas hors des sentiers battus et asphaltés de la globalisation culturelle.

(1) Extrait du recueil historico-poétique Ojos de Agua, Editions Filo de Agua, 2004

(2) Arbre épineux de la famille du mimosa


   Article paru dans le numéro 57 de la revue Cassandre, printemps 2004 (0 commentaire)
[17/11/2006 3:06]

A l’aise dans leurs tongs!
 
Loin du bruit des bottes, ou du silence des pantoufles, une vingtaine de gamins de Belleville et de Mantes-la-Jolie chaussent la Tong! La compagnie Tamèrantong! s’organise autour d’un spectacle et d’une équipe dont certains ont traversé le courant (rock) alternatif. L’expérience pour ces amateurs du jeu s’étale sur une période qui varie entre 5 et 7 ans. Ils s’initient aux règles théâtrales, travaillent le spectacle, répètent et tournent.
 

Ils ont ainsi joué ZORRO EL ZAPATO, qui relie le mythe du vengeur masqué à la lutte zapatiste, jusqu’au Mexique. Ceux que j’ai croisés à Mantes-la-Jolie, avec leurs rencontres, leur respect et leur joie de vivre interrogent en profondeur le sens de la culture. Loin des pages du passé, c’est à partir du présent que la troupe aiguise son esprit critique jusqu’à nous rappeler que la culture n’est pas le but, mais le moyen. Celui de découvrir d’autres je.

Il y a parfois des renversements inattendus. Lorsqu’à Cassandre (1) on a préparé ce dossier, il me semblait important de prendre en compte l’avis des enfants, en tant que “cible” de la transmission. Tamèrantong! paraissait un cas intéressant car hors des sentiers battus. Après quelques minutes avec le premier groupe d’enfants, ils me retournent mon sujet. Sans crier gare, les voilà transmetteurs! Haby, 10 ans (dont cinq à Tamèrantong!) m’explique que “dans la vie il y a des gens qu’on n’écoute pas. J’aime bien le spectacle car c’est un moyen de montrer des gens qui veulent la paix. C’est un moyen de dire “Ecoutez-les!”. Au début je croyais que j’allais faire du théâtre ordinaire et puis on a voyagé et on a fait du théâtre pour les gens. On lutte avec eux.” Moïse (10 ans dont trois à TMT!) continue: “C’est un spectacle pour les gens. C’est important. C’est un rôle de témoin ; quand on fait un spectacle, ils ont la parole.” Il ajoute: “On prépare ici et on joue dans d’autres pays. Comme ça, ils ne nous oublient pas.” Ils m’expliquent qu’à l’école on les fait travailler sur des extraits de Molière, “du théâtre d’avant”, et qu’ici “c’est plus réel”. Pourtant ils semblent conscients des apports de l’école. Haby raconte qu’au Mexique les gens “nous regardaient, ils n’avaient jamais vu de Noirs. Pour eux il n’y a que les Indiens qui existaient.” “Ils voulaient voir si la couleur partait en frottant”, l’interrompt, tout sourire, Moïse mimant la scène. “Nous, on a été à l’école, on sait qu’il y a des Indiens”, poursuit Haby. Elle ajoute: “A l’école on imagine et on fait pas. Ici on fait. On imaginait les Indiens, on y a été et on les a aidés.”

L’air de rien, ces jeunes acteurs interrogent un point fondamental: qu’est-ce qu’on transmet? Me voilà bien. Je pensais aborder le “comment transmettre aux esprit en formation?”, imaginant que les adultes interviewés dans les autres articles s’empresseraient de définir le contenu. Si la culture est vraiment “l’ensemble des connaissances acquises qui permettent de développer le sens critique, le goût, le jugement”, comme le suggère le Petit Robert (qui ne joue pas dans TMT!), alors les textes classiques que l’école donne à lire ne sont qu’un moyen de forger des adultes libres-penseurs. De la lettre à son esprit. Pour exercer leur sens critique, les enfants veulent du “réel”, ils veulent faire. Il ne s’agit évidemment pas de remettre en question l’universalisme des textes d’un Moliere, ou d’autres. Mais ces enfants insinuent que les situations décrites par les classiques de la littérature ne leur parlent pas. Par contre, ils usent de leur sens critique à l’encontre de ce qu’ils connaissent: la télé. Pendant les exercices d’improvisation, deux des trois groupes ont pris comme cadre des émissions à succès, en y posant un regard distancié. Preuve que ces enfants ne sont pas exempts de l’influence cathodique. Les aider à développer leur sens critique peut les préparer à mieux intégrer les auteurs qui traversent le temps.

Leur expérience mexicaine leur a permis de mettre en lumière certains travers de notre société. “Quand on mange, ici on peut dire “J’aime pas”. Là-bas on avait pas le choix. C’est tout ce qu’ils avaient et ils le partageaient avec nous.” “Au Mexique, les petits des bidonvilles nous ont remis des cadeaux. Ils n’ont pas beaucoup d’argent mais ils ont fait des efforts. Nous, on a fait un escargot (en faisant une chaîne, ndla) avec eux (2).” Haby raconte: “Il n’y avait pas de différences, on souriait tous. Nous, juste pour une toute petite chose, on a pas le sourire. Au début on savait pas, on croyait que TMT! c’était juste faire des spectacles.”

Ils sont nombreux à avoir cru qu’en mettant un pied dans la Tong, ils feraient “un spectacle de fin d’année”. Aujourd’hui ils disent ne pas faire que du théâtre, mais aussi “apprendre d’autres cultures, d’autres langues. On parle des autres, de ceux qui souffrent”. Pour présenter Zorro el zapato au Mexique, devant le sous-commandant Marcos et plusieurs milliers de zapatistes, il faut se faire comprendre. Ils ont donc appris l’espagnol, l’histoire des Indiens. Et puis l’escrime et l’art des combats de scène.

La pièce devient prétexte à faire, à raconter, à acquérir des connaissances. Apprendre à écouter pour se forger sa propre culture. Apprendre devient plaisir, même pour des enfants turbulents à l’école, au vu de la saynète jouée par le troisième groupe d’improvisateurs. La rencontre n’a pas besoin d’avoir lieu à l’autre bout du monde. Ici aussi, Tamèrantong! tisse du lien social. La plus part des enfants sont arrivés par un frère, une soeur, des parents de camarades, les animateurs du centre social. Ce lien est primordial puisque “MC” (Marie-Claude) est en charge des relations avec les parents. Passer des heures en Tong demande quelques aménagements d’horaires, et l’implication de l’entourage. L’écoute et le respect glissent d’actes en paroles. Abdoulaye (9 ans dont cinq à TMT!) m’explique que dans la compagnie “si on est coincé on en parle”. Haby précise qu’il y a “le Conseil des Tongs! pour parler d’un problème ou annoncer des choses”. D’ailleurs, durant les entretiens, ces jeunes comédiens se sont très peu coupé la parole.

Il n’y a pas de casting pour joindre la troupe. On est loin des stéréotypes proposés dans les académies de l’entertainment. “Ici c’est pas noté. Il n’y a pas de meilleur.”, prévient Benoît. Le groupe prend de l’importance, avec les différences qu’il mêle. “C’est bien le mélange, car on apprend des autres. Ça sert à rien si on est blanc et qu’on aime les blancs!”, distillent les enfants.

Cette ouverture sur le monde et ses questionnements resurgit dans les paroles de ces adultes en devenir: “La compagnie a des problèmes à cause du gouvernement, car ils enlèvent les emplois-jeunes, les intermittents. A la fin des spectacles on en parle.” Moïse précise: “Bientôt il n’y aura plus d’intermittents. C’est important, c’est les éclairagistes, c’est eux qui font les décors. Ils risquent de partir.”
L’actualité rattrape les palabres d’enfants, et les consequences leur vie quotidienne. Discussions d’adultes? Cette distinction pèse sur ces acteurs en herbe: “A l’école, il y a des clans: les grands et les petits. Ici on est mélangés.” Dans les pas des Tongs, il n’y a pas de contrôles, “pas de stress. Ils nous apprennent, nous montrent”, et si la demande se fait sentir, les animateurs expliquent encore. “Ici on peut faire une erreur”, lâche Jalel (13 ans dont cinq à TMT!). Yann (12 ans dont quatre de TMT!) résume: “Les parents c’est “blablabla” ; l’école c’est ennuyeux ; avec le théâtre on s’amuse.” Mais ils insistent, “le théâtre, c’est une ouverture sur le monde. L’école c’est le minimum du respect, c’est “bonjour”.” La solidarité de troupe se loge dans les mots de Yann: “C’est comme une classe avec les plus forts qui aident les plus faibles. A l’école c’est mal vu, on triche. Ici c’est pour progresser.”
Marine, du haut de ses 9 années, dont quatre en Tong, précise que Zorro el Zapato est “une pièce contre ce qui se passe, contre la misère. L’école c’est sérieux, mais ici on s’amuse en plus”. L’un d’entre eux raconte: “A Mexico on a vu ce que c’est que se droguer. A l’école on comprend pas car c’est des mots.” Marine répond: “Mais les mots c’est important!” La boucle est bouclée…
 
1: Voir Cassandre numéro 41
2: Les caracoles, “escargots” en espagnol, est le nom donné aux nouvelles instances d’auto-gouvernement mises en place par les communautés zapatistes du Chiapas
 
E-mail de la compagnie Tamèrantong!: tmt@club-internet.fr


   Article sur l'Autre Campagne, paru dans Technikart 100, mars 2006 (0 commentaire)
[16/11/2006 20:31]
Le retour de la cagoule
 
 
Douze ans après sa première apparition, le sous-commandant Marcos repointe le bout de sa cagoule. Et lance la Otra, l’autre campagne présidentielle du Mexique. Autonomie, anticapitalisme et nouveau pacte social : vaste programme pour un non-candidat.
 
San Cristobal de las Casas, Chiapas. En ce premier jour de 2006, la place de la cathédrale se remplit de soleil et de curieux venus écouter le sous-commandant Marcos. On y vend des bracelets, des ceintures colorées, des stylos à l’image du Délégué Zéro, la nouvelle identité du « Sub »…
A l’entrée de la ville se regroupe l’EZLN, l’armée zapatiste de libération nationale de 12 000 hommes née en 1994 au sud-est du Mexique pour exiger le respect des droits des indigènes. Camionnettes et bus bringuebalants déversent par vagues ces indigènes, indigents sur leur propre terre. Ils ont quitté leurs villages le matin même, parfois la veille. Marches pour l’application des accords signés avec le gouvernement, rencontre Intergalactique, consultation populaire sur les demandes des Indiens du Chiapas… En douze ans de lutte, le Front Zapatiste, mouvement civile de l’EZLN, a multiplié les initiatives pour que le Mexique ne se fasse plus sans ses Indiens.
 

Visages Masqués

A San Cristobal comme à Oventic, l’une des capitales où est née la rébellion, les zapatistes construisent leur autonomie. Sur ces ex-patelins ruraux privés de tout, ils ont bâti des écoles et des cliniques. Dans leur municipalités autonomes, les zapatistes expérimentent ainsi de nouveaux mode d’organisation sociale. « Par exemple, les conseils de bonne gouvernance sont nés pour montrer aux hommes politiques au pouvoir qu’ils agissent mal et que nous, les indigènes nous savons nous gouverner par nous-mêmes », m’éclaire le représentant du Conseil d’Oventic, veste en jeans doublée, cagoule et tongs aux pieds.
De ces visages masqués par les passe-montagnes et les foulards se dégage une force impressionnante. Sur le carrefour se réunissent les groupes politiques appuyant la Sixième déclaration de la forêt Lacandone, la Sexta. C’est par cette Sexta, qui date de juillet 2005, que les zapatistes ont défini les tendances – anticapitaliste, en bas et a gauche, non-électoraliste – du grand mouvement social que la Otra doit mettre au monde. La Otra ? L’Autre Campagne, celle qui va s’écrire en parallèle de la campagne électorale pour la présidence.
 

Marche dans le noir